Commentaire de la déclaration d’Autrans 2007
Un article de Net 2007.
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Commentaire de la déclaration d’Autrans 2007
Il semble que la déclaration d’Autrans ait été mal comprise même par certains familiers de l’internet. Il n’est en effet pas évident, même pour un utilisateur expérimenté au courant des derniers perfectionnements, d’imaginer les transformations sociétales à l’oeuvre et d’en tirer des recommandations destinées aux responsables politiques.
C’est pourquoi je me permets d’y ajouter les commentaires suivants.
Les choses importantes, disait Nietzsche, arrivent à pas de colombe. C’est le cas des vagues successives d’interconnexion du monde. La densité en lignes téléphoniques n’est qu’un maillage d’apparence neutre et utilitaire. En fait, c’est comme la formation d’un système nerveux, dont les neurones s’interconnecteraient progressivement. Au passage de certains seuils de densité d’interconnexions, d’autres fonctionnements apparaissent. C’est ainsi qu’on a pu observer, lors de l’ouverture des pays de l’Est et des transformations concomitantes en Amérique du Sud, qu’au delà de dix lignes téléphoniques pour cent habitants, la société devenait quasi incontrôlable par une bureaucratie centralisée.
En ce qui concerne l’internet, le seuil des dix internautes pour cent habitants a été dépassé, à l’échelle mondiale, en 2002. Ce ne sont pas seulement de nouvelles conditions de gouvernance (on pourrait citer le rôle des internautes lors du référendum européen) mais aussi d’autres fonctionnements sociétaux qui se mettent en place.
Le plus paradoxal de ces fonctionnements, et sans doute le plus difficile à accepter par les acteurs économiques, est qu’au delà d’un certain seuil, la gratuité devient rentable. Le succès de Google en témoigne, alors que la plupart des éditeurs et opérateurs, désorientés par cette situation (qui n’est pas nouvelle, elle rejoint celle de l’économie du don des sociétés anciennes comme les Kwaiutl) s’accrochent à des législations dépassées pour faire valoir des droits qui irritent leurs clients.
D’où la nécessité de cette déclaration, qui invite à remettre en question, le plus rapidement possible, les concepts sous-jacents à des fonctionnements sociétaux anciens qui sont destinés, soit à être abandonnés, soit à devenir des blocages coûteux à la fois en termes économiques et démocratiques.
Notice de ce document
L'original de cette déclaration est disponible à l'adresse : http://blog.autrans.net/index.php/2007/01/13/101-declaration-dautrans.
Les parties soulignées sont des commentaires de Gaudin Thierry.
Déclaration des 11èmes rencontres d’Autrans
Préambule
Au nom des générations Internet,
À l’adresse des candidats aux élections présidentielles et législatives de 2007,
Nous, réunis à Autrans, rappelons aux candidats que :
- Internet est en train de changer la société, notamment l’éducation, la santé et l’économie, à l’échelle planétaire.
Ceci n’exclut pas, évidemment, que l’internet lui-même évolue, et même rapidement, comme chacun peut le constater. Néanmoins, il est nécessaire d’insister auprès des candidats sur l’urgence de faire évoluer les fondements et les pratiques de l’éducation, de la santé et de l’économie pour qu’elles s’adaptent au nouveau contexte.
- Internet est à la fois le lieu de la prise de conscience des difficultés climatiques et écologiques et l’un des principaux vecteurs du développement mondial.
L’expression “prise de conscience” correspond à l’idée d’effet de seuil dans le maillage neuronal international que constitue l’internet. En fait, pour ce qui concerne l’écologie, il faudrait ajouter les images satellites. Là encore, l’accès libre et gratuit introduit par Google Earth contribue à la construction de cette conscience.
- Pour que la France demeure au nombre des pays à la fois performants et démocratiques,’’’ des initiatives doivent être prises, plus précisément sur les thématiques suivantes :
- Les entreprises et l’économie de l’Internet
- Les informations d’utilité publique doivent être mises sur Internet en accès libre et gratuit
- Des logiciels libres pour un monde libre
- L’accès pour les jeunes
- La culture Internet
- La démocratie participative
Les entreprises et l’économie de l’Internet
- Les compétences acquises par des démarches personnelles créatives sur Internet doivent être reconnues, validées et leurs utilisations encouragées.
Il s’agit là d’une observation plus générale, déclinée sur le cas de l’internet. Les processus de validation reposent le plus souvent sur des épreuves (examens, concours ou tests) et négligent les réalisations. Il en résulte qu’ils tendent à devenir passéistes et laissent de côté le potentiel innovateur des intéressés.
- La création d’entreprises tirant parti des opportunités économiques de l’Internet doit être encouragée, notamment au niveau des formations.
Les informations d’utilité publique doivent être mises sur Internet en accès libre et gratuit
Notamment :
La déclaration propose d’introduire ici une catégorie juridique nouvelle, celle des “informations d’utilité publique”. À cet égard, on peut considérer que le geste fondateur a été fait en 1995 lorsque Christian Scherer, alors chercheur à l’Ecole des Mines de Paris, a mis le journal officiel sur l’internet, ce qui lui a valu les foudres du secrétariat général du gouvernement (l’Etat avait en effet, à l’époque, conclu un accord d’exclusivité avec le serveur minitel “joel”). N’était-il pas évident que l’article 1 du code civil “nul n’est censé ignorer la loi” suppose que ladite loi soit en libre accès pour tous ? À la commission européenne, l’habitude de divulguer sur l’internet les délibérations et décisions est devenue naturelle. Dans le cas des Etats Unis, les informations obtenues avec l’argent du contribuable (les fonds de carte de la NASA par exemple) sont mises en libre accès. Donc, une réflexion sérieuse est à mener sur la définition de ce que sont et devraient être dans l’avenir, ces informations d’utilité publique. La déclaration, compte tenu de ce qui a été dit plus haut sur le mouvement général vers la gratuité, prend parti pour une définition extensive :
- les informations techniques nécessaires aux créateurs d’entreprises, aux agriculteurs, aux artisans et aux particuliers, telles que les normes, les brevets, les données géographiques, juridiques, les mesures de qualité de l’eau et de l’air, les données sanitaires, les prévisions climatiques, les observations de l’écosystème, etc...
- le résultat des recherches effectuées sur fonds publics produites et cédées gratuitement, selon la tradition académique, par les chercheurs.
- Le contenu des enseignements publics, notamment la mise en ligne en libre accès des contenus des manuels utilisés dans les enseignements primaire, secondaire, professionnel et supérieur et la formation tout au long de la vie.
On peut anticiper les réticences qu’opposeront les éditeurs de manuels scolaires et leurs auteurs, le plus souvent issus du corps enseignant. Néanmoins, la question est inévitable. On trouve déjà en libre accès sur l’internet quantité de documents pédagogiques. Le MIT annonce la mise de ses cours en libre accès, espérant sans doute par ce moyen établir une norme sur laquelle les autres universités devront tôt ou tard s’aligner. Les petits intérêts économiques ou corporatistes risquent de ne pas peser lourd en face de ce mouvement vers la gratuité. Par ailleurs, les outils pédagogiques ne sont plus seulement des manuels, des cours ou des corrigés ; ce sont aussi des jeux, dont la fabrication demande des investissements considérables en heures de travail que le système éducatif n’est pas armé pour prendre en charge.
Des logiciels libres pour un monde libre
- Les administrations et l’enseignement doivent passer aux logiciels libres, seuls capables de garantir la sécurité, la fiabilité et l’indépendance, donc la démocratie.
Le logiciel est un des domaines où le fonctionnement ordinaire de la loi de l’offre et de la demande aboutit à des résultats pervers. La plupart des grands éditeurs flattent le client par des habillages (look and feel) séduisants et, en coulisse, consacrent l’essentiel de leurs efforts à piéger l’utilisateur en faisant obstacle à l’iteropérabilité, en jouant sur la vulnérabilité aux virus, tout en étant actionnaire de fabricants d’anti-virus, et mille autres ruses indétectables par les usagers naïfs. Il est vraisemblable qu’après cette période de concurrence “sauvage” viendra une période de normalisation, convergeant vers les logiciels libres. L’adoption de ces logiciels d’usage courant par les administrations et l’enseignement est évidemment de nature à procurer une avance aux pays qui le mettront en oeuvre.
- La liberté de développer de tels logiciels doit être protégée, leur création soutenue dans le cadre de politiques publiques et leur usage par les entreprises encouragé.
L’accès pour les jeunes
- Il faut mettre à disposition de chaque jeune, au moins dès l’âge de 10 ans, gratuitement, un ordinateur portable personnel, équipé par priorité en logiciels libres.
L’exemple des jeunes canadiens et l’opinion des “Bondy blogueurs” présents à Autrans confirme que l’exercice de la créativité et la familiarité avec les logiques de l’internet commencent dès l’âge de dix ans, et même peut-être avant. Si les moyens d’accéder et d’opérer ne sont pas mis à disposition dès cet âge, on risque de voir s’installer des situations d’illettrisme technologique dans des pans entiers de la société.
- Il faut généraliser l’accès au haut débit et faciliter son financement, y compris dans les banlieues, en zone rurale et en montagne.
- Tout citoyen a le droit d’avoir une identité numérique, au moins sous forme d’une adresse électronique. Il doit pouvoir empêcher quiconque d’accéder aux données le concernant, notamment celles concernant sa santé et sa vie privée.
Ce paragraphe concerne tout particulièrement les personnes en situation d’exclusion, qui sont, comme l’ont confirmé Emmaüs et ATD quart monde, des usagers importants de l’internet.
- Tous les lieux d’enseignement doivent entraîner les apprenants à devenir, non plus seulement des récepteurs de connaissances, mais surtout des producteurs de contenus, dans le cadre d’une politique globale d’éducation citoyenne à Internet et aux autres médias.
La culture Internet
- Pour nourrir la créativité de la population, il faut que l’accès à la culture par Internet soit libre et gratuit, sans pour autant priver les créateurs et artistes d’une juste rémunération. En particulier, la diffusion de contenus numérique par le “pair à pair” doit être autorisée, selon des schémas de type “licence globale” ou “mécénat global”.
L’accès à la culture a été traité séparément de celui des “informations d’utilité publique” mentionnées au §2. Néanmoins, il est clair que, plus l’accès à la culture sera libre, plus la créativité de la population trouvera des occasions de se manifester. L’histoire des créations, qu’elles soient artistiques ou techniques, le montre à l’évidence. Ce qui est souligné dans ce § n’est pas tant un “droit d’accès” qu’une recherche d’efficacité dans l’aménagement des conditions de la créativité.
- Une des expressions la plus forte de la nouvelle culture est celle des jeux.
Il est essentiel :
- de soutenir leur développement par des commandes publiques : jeux permettant l’acquisition de compétences et de connaissances.
- de soutenir le développement des pôles de compétitivité sur les jeux à base de logiciels libres.
- Internet modifie les conditions de travail, ce qui nécessite l’aménagement des lois et règlements.
Il est plus important pour le monde futur de favoriser le télétravail que de règlementer la durée du travail.
La notion même de “durée du travail”, inscrite dans les lois sociales, perd progressivement son sens à mesure que le système productif évolue. On ne peut que regretter l’absence de réflexion sur les concepts pertinents par rapport à une vision d’avenir de ce que pourrait devenir ce qui est actuellement appelé travail.
La démocratie participative
- Internet favorise le développement des associations, lesquelles expriment les prises de conscience de la population. Il est nécessaire qu’elles aient la pleine capacité juridique de lutter contre les abus, que ceux-ci soient le fait d’entreprises ou d’administrations, et qu’elles puissent obtenir la suppression effective des règles illégales, désuètes ou superflues.
Ce § d’apparence modeste est une véritable bombe. Non seulement il réaffirme le principe des “class actions” http://www.classaction.fr/, mais il propose un processus de “débuggage” de l’administration calqué sur le débuggage des logiciels libres. Il ne s’agit rien moins que de permettre aux centaines de milliers d’associations de repérer les erreurs et les contradictions des fonctionnements administratifs (jusqu’aux pratiques contraires aux Droits de l’Homme), et d’obtenir leur annulation ou leur transformation. Ce processus, dans le cas français, impliquerait évidemment les tribunaux administratifs et le Conseil d’Etat.
- Internet facilite la conception par des groupes citoyens de projets d’intérêt public ou collectif.
Ces initiatives doivent pouvoir s’exprimer légalement, comme celà se fait dans d’autres pays, par des votations d’initiative citoyenne, que ce soit au niveau communal, régional ou national. Il convient de réformer la constitution dans ce sens.
Là aussi, il s’agit de la remise en question d’un “allant de soi” du fonctionnement politique français. Les votes, dans notre pays (ce n’est pas le cas ailleurs, que ce soit en Suisse ou aux Etats Unis) se font exclusivement sur le choix des personnes, à qui l’on délègue la responsabilité de gérer tout, y compris ce qu’elles ne connaissent pas. Dans bien d’autres pays (la Suisse est celui qui a poussé le plus loin cette logique, mais il n’est sans doute pas opportun de l’imiter en tout), on vote aussi pour ou contre des projets, et les élus sont tenus d’appliquer les décisions prises à l’occasion de ces “votations”. L’analyse que propose la déclaration est que le développement de l’usage de l’internet devrait favoriser la coalition des citoyens, non plus pour le soutien à telle ou telle personnalité, mais à propos d’enjeux pratiques n’impliquant pas particulièrement telle ou telle personnalité. Les protestations anti-CPE ou le vote sur la constitution européenne étaient d’ailleurs déjà de cette nature, mais à l’échelle nationale alors que la plupart des questions justiciables de votations sont au niveau communal, départemental ou régional.
Autrans, le 14/01/07
